vendredi 31 juillet 2009

Les Chants de Maldoror — Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont (1869)

6 chants ± 250 p

Poèmes en prose plus noirs que Baudelaire et Sade, du Burroughs avant l'heure, mélange de délires, de visions monstrueuses mêlant humains, animaux et créatures d'un bestiaire diabolique, et de cadres classiques à la littérature XIXème comme les nuits ou les paysages romantiques (falaises, mers déchaînées, rues désertes de Paris, landes fantômatiques, etc.)
Référence à Balzac et son Vautrin quand le narrateur fait de Maldoror un forçat habitant un hôtel particulier du centre de Paris, qui recueille un homme pour en faire le bras armé de ses crimes
Maldoror fait parfois penser à Grenouille, le monstre parfumeur assassin du Parfum de Suskind : physique (réf aux narines) et comportement meurtrier

Confusion constante entre le "je" du narrateur et le personnage de Maldoror ; discours directs et indirects enchâssés

Intrusions nombreuses du narrateur en discours adressés au lecteur, concernant sa technique d'écriture ; les attentes du lecteur, son impatience, son intérêt qui a fait suite à une première répulsion, à force d'efforts de lecture ; concernant la logique ou l'impossibilité des choses écrites ; beaucoup d'ironie ; apparence du délire dans des parenthèses interminables dont le narrateur a conscience et qu'il avoue en même temps qu'il se moque du lecteur

Maldoror : sorte d'archange, un ange jadis adoré et respecté de tous les séraphins, puis déchu si l'on en croit l'ange-tourteau envoyé par le Créateur (ch6), qui paraît impuissant à achever Maldoror, et dont on sent qu'il lui porte une affection particulière (au moins en ce qu'il ne cherche pas à anéantir Maldoror malgré sa toute-puissance : il se retire souvent vaincu et méprisé)
Physiquement : blondeur ; lèvres : de jaspe, lèvres quasi-inexistantes ; référence au crapaud pour se décrire ; par moments taille et forme humaines, à d'autres formes et dimensions monstrueuses (combat le monstre tigre à la queue de poisson sous la forme d'un aigle géant) ; force herculéenne ;
Le narrateur : réf à des origines de Montevideo

Thèmes récurrents :
- mathématiques (une strophe entière dédiée — pas lue en entier)
- sourire : le narrateur déclare refuser le rire (mais même Maldoror ne peut se retenir — "lèvres qui s'élargissent")
- squales : requins mâles et femelles (Maldoror s'accouple à une requin femelle quand il voit en elle une semblable dans la cruauté lors du naufrage d'un navire près des côtes, au cours duquel il abat d'une balle un naufragé nageant de toutes ses forces vers la falaise)
- pou (une strophe entière lui est consacrée)
- registre scatologique : mers d'excréments ensanglantés, vase de nuit (jusqu'à l'ustensile couronnant Aghone, le fou recueilli par Maldoror ch6), espaces insalubres ("toilette" de la prostituée par les coqs qui lui dévorent les lèvres rouges) / sperme et cyprine
- lèvres de Maldoror : mouvements, tensions, forme, finesse jusqu'à l'inexistence, couleur
- falaises, mer, promontoire : points d'observation d'où Maldoror scrute l'humanité
- pédérastie ; incertitude du sexe mais préférence pour les jeunes garçons (dans le lupanar, crime révélé par un cheveu...) même si Maldoror pratique aussi le meurtre de jeune fille (dans les champs, M viole la fille et ordonne à son bouledogue d'achever l'enfant ; le chien préfère la prendre lui aussi ; M le châtie en l'éborgnant, et tue la fille en l'éviscérant à l'aide d'un couteau à multiples lames)
- métamorphoses omniprésentes sans que leur cause soit toujours expliquée ; anthropomorphisme appliqué à des animaux ou métamorphoses d'hommes en animaux (le fils et le mari d'une femme, transformés en scarabée et en vache) / interpénétration des humains et des animaux : Maldoror (ou le narrateur, ou le Créateur ?) transformé dans son attente sans fin en une forme monstrueuse où des éduses ont pris la place des fesses, une vipère celle du sexe, des hérissons celle des testicules, etc.)
- registres de l'horreur empruntés aux sciences médicales (récurrence des anomalies du corps comme le "vice de conformation" des appareils génitaux ; maladies et leurs manifestations dermatologiques : lèpre noire (souvent citée), furoncles, autres maladies comme le ténia (bcp cité, ainsi que les anneaux) ; déformations dues à la fatigue : cernes, couleur de la peau) ; aux sciences naturelles : animaux curieux,


Si il y a une explication à la cruauté de Maldoror, elle semble être à trouver dans celle des humains et du Créateur :
- celle du Créateur qui permet la cruauté des hommes, qui inflige des douleurs atroces et des peines à ses créatures ; qui viole leur intimité et le secret de leurs pensées (le narrateur explique comment il lutte contre le sommeil et résister contre l'immixtion du Créateur dans ses pensées endormies) ; M rejette son emprise aussi du fait de l'hypocrisie du Créateur envers ses créatures
- celle des humains : cruauté des hommes envers les enfants (scène de l'enfant qui court derrière un bus parisien, remarqué des passagers qui ne font pas arrêter le bus, alors même que l'enfant tombe à terre) ; cruauté des hommes et des femmes (la mère et la fille qui pendent un jeune homme pour se venger de son refus de s'accoupler à elles, et fouettent avec des câbles lestés de billes de plomb sa peau préalablement goudronnée, pour que les coups pénètrent plus encore dans la chair)

vendredi 24 juillet 2009

Sur la route - Jack Kerouac (1957)

Se dévore, s'avale comme une langue d'asphalte à 150.
Sal(vatore) Paradise : ancien GI, orphelin, une tante à NY, un frère (qui passera à NY, sans plus), touche sa pension et tape sa tante en cas de besoin, écrivain débutant, en quête, de tout, du pourquoi et d'un père
Dean Moriarty : le sale gosse, un père clochard qui l'a formé à la conduite (nbrx exploits de vitesse et de conduite serrée) et à la fauche (gros passé de maisons de correction en prisons), adepte de la tise gros volume, incontrôlable, baiseur, trois fois marié, des enfants (Marylou-Camille pdt l'essentiel du bouquin ;


Le beat : pas seulement le rythme, aussi la voie vers la béatitude, un état atteint rarement, le jazz comme meilleur voie d'y parvenir (le bop surtout — scènes de transe de Sal et surtout de Dean devant les sax noirs quand ils chopent le it, transcriptions graphiques des cris des sax), mais aussi les coups, les gars foutus (signe d'une certaine proximité à...)

Magie de l'amour, magie de la braguette : ils repèrent une fille, ils lui parlent, et ils la pelotent, au moins. Rares questions existentielles sur le j'y-vais-j'y-vais-pas (quelques remords par trop d'égards : la jeune 15 prost colorée dans le bouge mexicain ; la jeune 16 fille de la ferme le soir de la sortie de route boueuse...). Même diminué par son pouce partiellement amputé et le pansement sur son infection, Dean continue de lever... Sal attiré par l'amour, le vrai, la fondation : débuts de couple avec la mexicaine (qui prend sur elle pour l'aider au coton alors qu'il est à la peine ; qui prend sur elle de le laisser partir quand elle comprend que son chemin est encore à tracer — amour et dignité de la femme humble habituée au malheur)

Cf. "Cement mixer, putti putti" (reprise par G-Swing en 2006 ?) ; plusieurs titres de mambo de Perez Prado.
cite Proust ; Les Mystères de Paris de Sue
cf W. C. Fields (acteur, homme de music hall US 1880s-1946, gros alcoolique, humour sarcastique, voix particulière)

Extraits :
- "Voilà ce que c'est de vivre dans la nuit, voilà ce que ça fait de vous. Je n'avais rien à offrir à personne que ma propre confusion." (p 178-179 ; Sal parle ; à propos de l'incapacité de Sal à offrir un mariage aux goûts de Lucille, impossibilité fin d'obtenir un divorce d'avec son docker de mari ; impossibilité de se fixer ; incapacité aussi de Lucille d'accepter la soif d'expériences de Sal)

- "On était tous aux anges, on savait tous qu'on laissait derrière nous le désordre et l'absurdité et qu'on remplissait notre noble et unique fonctiion dans l'espace et dans le temps, j'entends le mouvement." (p. 189 ; Sal parle ; après le passage à NY chez sa tante, nouveau départ de Sal pour la Californie, Dean couché sur le volant (""Hou !" gueula Dean. "En route !"")

- "Je compris soudain que Dean, en vertu de la suite innombrable de ses péchés, était en passe de devenir l'Idiot, l'Imbécile, le Saint de la bande (...) [Sal]
— Tu n'as absolument aucun égard pour personne sinon pour toi-même et pour tes sacrés plaisir de cinglé. Tu ne penses à rien d'autre qu'à ce qui pend entre tes jambes et au fric ou à l'amusement que tu peux tirer des gens et puis tu les envoies paître. Sans compter que dans tout ça tu te conduis stupidement. Il ne t'est jamais venu à l'esprit que la vie est chose sérieuse et qu'il y a des gens qui s'efforcent d'en user honnêtement au lieu de glander à longueur de temps. [Galatea]
Voilà ce que Dean était, le GLANDEUR MYSTIQUE. (p. 275 ; Dean en phase de démystification par ses anciens disciples)
(...) Il était BATTU, ce qui est source de Béatitude, FOUTU, ce qui est essence de Félicité." (p. 276 ; tj Sal à propos de Dean)

vendredi 10 juillet 2009

La Vie sur le Mississippi — Mark Twain (1883) — Tome II VF

Plus long à lire que le tome I : moins de souvenirs d'enfance, pas mal d'inserts d'extraits de journaux, style souvent retranscrit de prise de note sténo, peu de paragraphes vraiment rédigés avec les formules à la Twain (genre remarque conclusive, mi-moraliste, mi-ironique)

Retour de Twain sur le Mississippi 21 ans après son dernier service : changements
- des paysages (le fleuve a continué de modifier les berges, créer des îles, des raccourcis, etc.) ;
- des villes (disparition de certaines, souvent suite à des inondations ; création ou expansion d'autres ex. Saint Paul, Minneapolis — signes du développemment : population mais aussi industries, urbanisation, services (pompiers, police, enseignement, bibliothèque, journaux...) ; New Orleans "the Crescent City" comme modèle de développement surtout du fait de l'éclairage public plus impressionnant qu'à New York) ;
- des modes de transport : les vapeurs comme les radeaux sont devenus rares ; les usages, les cérémonies, les rapports humains s'en sont trouvés changés (le pilote devenu conférencier) ; les bateaux supplantés par le train (même pour les déplacements de pauvres ; bruit du train violent prp au bateau dans un paysage quasi-idyllique)

De mémoire :
- références à la guerre civile 1861-1865 : massacres et bombardements de Vicksburg
- histoire de l'assassinat de la femme d'un agriculteur par deux soldats, vengeance jusque dans un hôpital allemand
- histoires indiennes : Winona (et sa conclusion indéite)
- toujours les histoires plus ou moins vraies racontées par les pilotes ou les capitaines ; MT les aime plausibles et relève la moindre incohérence : démasque un ancien ; éprouve peu de respect pour les gens des bateaux qui se foutent des étrangers
- dès l'enfance : amour des histoires imaginaires, nourriture de ses rêves (le forgeron assassin des Lynch), héroïfication des personnages quelconques mais au fort pouvoir d'évocation (le sellier et son activité imaginaire)

Chapitre sur une vendetta entre des familles du sud, jusqu'à la mort du dernier survivant de l'une des deux familles. -> cf Huck Finn + nouveau chapitre sur les vendettas vers la fin

Bref : vague impression de bâclé (trad bof et nbrs coquilles) ; sentiment de condescendance/supériorité du MT comme témoin en retour direct (pas comme écrivain, sans le biais de la narration fictive — la forme étant bcp moins travaillée)

lundi 6 juillet 2009

Les Aventures de Huckleberry Finn Le Camarade de Tom Swayer — 1885

Le livre a été publié en 1885, l'action se déroule entre 1935 et 1845, avant l'abolition de l'esclavage.

Livre écrit à la première personne, signé de Huckleberry ("Bien sincèrement vôtre, Huckleberry Finn")

Livre écrit après Les Aventures de Tom Sawyer, auquel il fait référence dès le début.

Huck est le fils du poivrot du village. Il est élevé par deux femmes, la Veuve Douglas, qui l'a adopté, et Miss Watson qui lui apprend à lire, toutes deux veulent le "civiliser" ("s").

A la fin de Tom Sawyer, les deux héros avaient trouvé le trésor des bandits et la part de Huck s'élevait à 6 000 dollars — gérés par les soins du juge Thatcher, qui lui rapportent des intérêts et éveillent l'appétit de son père.
Son père l'enlève et le retient prisonnier dans une cabane, de laquelle Huck réussit à s'enfuir en faisant croire à sa mort en égorgeant un cochon sauvage avant de s'enfuir à bord d'un canoë.

Sur une île, il retrouve Jim, l'esclave de Miss Watson, qui a pris la fuite après avoir appris qu'il allait être vendu (800 $) (on le soupçonne même d'avoir tué Huck)
S'ensuivent diverses scènes truculentes souvent à dimension morale, mélange de roman d'aventure et d'une parabole à la Candide de Voltaire, où le héros apprend par l'expérience, et où son bon sens est confronté aux théories, opinions et pratiques des personnages rencontrés en chemin.

Bien qu'il ne cherche jamais à contredire ces compagnons de passage, Huck s'en remet plus généralement à son bon sens et à son expérience de la vie, qu'aux grandes paroles ou à l'esprit fantasque de Tom...

Tom : le rêveur à l'imaginaire débridé qui fait de toute action une occasion d'aventure romanesque — citation du Quichotte lors de l'attaque d'un troupeau présentée comme l'attaque d'un convoi de pierres précieuses (la bande de voleurs... fragiles motivations malgré les serments), des classiques d'aventures où les héros ne s'échappent qu'après de longues et dures années de captivité (Le Comte de Monte Cristo : Edmond Dantès au Château d'If ; Walter Scott, etc.) d'où les stratagèmes compliqués à l'extrême pour donner de la valeur à l'évasion de Jim...

Bonheur de la vie simple sur le radeau (pêcher à la ligne, fumer, dormir, nager, à poil...)

Découverte de l'humanité de Jim : Huck prend plaisir à rouler Jim en lui faisant croire à un rêve alors qu'ils ont réellement été séparés pendant un épisode de brouillard, au vu de la peine de Jim lorsqu'il comprend que Huck s'est joué de lui, Huck réalise la force de son amitié pour lui. Position de Huck par rapport à l'esclavagisme : ambiguë : foncièrement attaché à la liberté, ému par les témoignages d'affection, de remerciements de Jim pendant leur descentes du Mississippi — mais aussi attaché au respect des droits, comme le droit de propriété de la tante sur Jim (et donc culpabilisation au regard de l'appauvrissement de sa tante)

Renversement comique de situations attendues parce que classiques : Scènes où le père menace de coups Huck parce qu'il apprend à lire (ça se fait pas d'en savoir plus que ses parents)

Cf There will be blood : scènes de prêche enflammé avec les deux escrocs qui montent des arnaques à la conférence (sur la tempérance, not.), des spectacles médiocres, des abonnements, etc. Dans une église, l'un des deux bandits réussit à faire organiser une quête au profit de sa cause (conversion de sauvages) alors qu'il venait juste d'entrer dans la salle, en jouant la révélation avec force larmes et trémolos

Roman d'une éducation et d'un éveil à la conscience de l'autre
Allégorie de la naissance d'une Amérique libérée du joug et des influences anglo-européens, plus démocratique, plus en phase avec la nature et les droits humains : distance ironique par rapport à l'éducation et aux bonnes mœurs ou aux traditions européennes, prétendument aristocratiques [scènes de la vendetta entre deux familles de propriétaires, vengeance dont nul n e se souvient des origines et qui finit en bain de sang parce une fille et un fils de ces deux familles décident de se marier], à la religion [nombreuses scènes de prêches béats, naïfs, trompeurs], aux régimes monarchiques [les bandits qui se prétendent roi et duc, pour seulement obtenir des faveurs], mais aussi par rapport à l'idiotie et aux superstitions des noirs [peur des sorcières : nœuds avec des ficelles dans les cheveux... en même temps : Jim a rêvé qu'il serait riche, dans un sens il le devient à la fin du livre, dans son échelle de valeurs, en tout cas] dont les qualités humaines, de solidarité [chasse aux mocassins pour mettre en rapport Huck et Jim ; traitement de Jim dans la cabane de détention] sont un modèle pour Huck à l'opposé des blancs [not. violence dans les rapports entre eux, cruauté envers les esclaves]

Nombreuses scènes de la vie simple au bord et sur le fleuve, sur les îles, les berges, sous la pluie, sous le soleil, pêche toujours suffisante, cuisine frugale mais roborative (aucune trace de pollution, même, les villes ne sont encore qu'embryonnaires)

lundi 29 juin 2009

Lord Jim - Conrad (1899-1900)

Histoire de Jim, narrée par Marlow. Techniquement, plusieurs narrateurs, plusieurs voix, plusieurs sources, plusieurs documents.
Intro par un narrateur omniscient.
Début du récit de Marlow avec interventions du narrateur par moments.
Nombreux dialogues et discours indirects enchâssés dans le récit de Marlow.
Fin — la fin de Jim à partir de l'arrivée de Brown à Patusan — avec intervention du narrateur qui introduit une lettre de Marlow en introduisant une plus longue, dans laquelle Marlow retranscrit le récit de Brown agonisant.
Dans sa préface de 1917, Conrad reconnaît lui-même l'invraisemblance, l'impossibilité technique, d'un récit oral aussi long... il explique — avoue — que Lord Jim n'était au départ qu'une nouvelle ayant pour sujet les mésaventures du bateau de pèlerins.

Edit 2 juillet :


Jeux de lumières : nuit, jour, noir, ombres (des reliefs, des hommes (sur le canot de sauvetage)) et lumière ; lune, soleil, lever, coucher, aube, crépuscule, etc. la vie de Jim comme une immense zone d'ombre, parfois éclairée par l'espoir (la torche de son aimée) ; le blanc des habits (scène finale face à Brown où il apparaît vêtu d'un blanc immaculé

Originalité :
- on n'apprend ce qu'il est effectivement advenu aux pèlerins qu'après environ 120 pages
- on croit commencer un roman d'aventures avec un personnage-type : le jeune homme plein de rêves et d'idéaux, promis à l'héroïsme — on comprend petit à petit que le destin ne lui permettra pas d'être à la hauteur de ces, de ses, attentes (de celles du personnage, de celles du lecteur, pê aussi) —> alors qu'on s'est attaché à Jim sans bien comprendre la raison de l'attachement/affection de Marlow pour lui, les jugements extérieurs arrivent assez tard dans le récit, après les réactions d'incompréhension, de surprise, de colère de ses patrons successifs, c'est l'image d'un idiot inoffensif, maladroit et immature que ces commentaires font ressortir (Marlow est le premier à formuler aussi clairement son avis, lorsqu'il commence à s'exaspérer de son comportement infantile, fantasque, fuyant, et qu'il commence à craindre qu'il ne se transforme en un ivrogne vagabond et cogneur — ce qui lui aurait retiré toute dignité, et donc tout intérêt aux yeux de Marlow) —> terme synthétique : "romanesque" (employé à plusieurs reprises ; ? exprimé en premier par Stein, espèce de vieux sage philanthrope)
-

Questions :
- pourquoi Marlow s'attache-t-il tant à Jim ? Jim, le fils que Marlow n'a pas eu ? solidarité entre marins ? homosexualité ? fraternité élective ?
- pourquoi Jim laisse-t-il partir Brown "sans combattre" ? voit-il en Brown un alter ego, veut-il lui donner une chance de sortir digne d'une épreuve, ultime aboutissement d'une vie de rejet, de souffrance, d'injustice qu'il estime proche de la sienne ? ou bien est-ce de la faiblesse, de la naïveté, une forme d'idiotie béate —> Jim a aussi sous-estimé la détestation haineuse, la volonté de nuisance, de vengeance, l'"abjection" (dixit Marlow) de Cornelius, vrai responsable de la tuerie lâche commise par Brown lors de son échappée par le cours d'eau alternatif à la rivière (du personnage boiteux impotent, on passe à l'image d'un cloporte, écrasé par deux fois sous les coups de la lance de Tiam...)
- pourquoi accepte-il, demande-t-il la mort ? seule échappatoire possible, seul moyen de solder dignement les deux erreurs de sa vie, les ruptures de confiance

- passages sur les femmes : sentimentalité ; pouvoir de compréhension différent, dans d'autres circonstances que les hommes

- p254 : Marlow rend visite à Stein (l'homme qui a repris le fonds de com de l'Ecossais à Patusan, dans les célèbes) : passage sur l'ambition vs les moyens —> quelle issue ? p262 Marlow : "Oui, dis-je, à strictement parler, la question maintenant n'est pas comment guérir, mais comment vivre." Stein citant Shakespeare Hamlet p 263

Edit 7 juillet
Marlow est approché par un vieux loup de mer qui lui demande de convaincre Jim de prendre la tête d'un bateau vers des îles à guano (pas d'eau, du soleil, de la solitude) — aperçu économico-historique : l'Australie est en pleine demande d'engrais pour son agriculture : gros espoirs de fortune. Marlow refuse par rejet du briscard et de son financier, et du navire pourri, qui ne lui inspirent aucune confiance : il apprend plus tard que le briscard et le navire ont disparu en mer.

vendredi 5 juin 2009

La Vie sur le Mississippi — Mark Twain (1883)

Vol. I
Regard de l'enfant d'un petit village sur les gens du fleuve — dont les travailleurs des navires (du mécanicien au pilote), les bateaux (barges, chalands, radeaux et vapeurs à aube), les espaces...

Restitution de l'humour de l'enfant, de la naïveté un peu consciente de son inculture...
"J'étais plutôt content d'être capable de lui répondre tout de suite, ce que je fis. Je lui dis que je ne savais pas." (p92)


Admiration pour le langage des gens des bateaux, leur grossièreté, inventivité, poésie, diction... (du Céline sans le pessimisme) : écriture orale, apostrophes, ellipses, étirement des syllabes, 

Insertion de l'épisode de la montée d'un enfant sur un radeau (Huck Finn)

Episode final de l'explosion-incendie du vapeur Pennsylvania (découverte de l'horreur des blessures)

Orgueil de l'enfant (chap IV : L'ambition des enfants) : par rapport aux gens des berges, du village (fierté de peler, exhibition sur le pont pour être bien vu des riverains) ; par rapport aux autres apprentis (récit de la nuit où un bateau-sonde — sur lequel Twain aurait dû embarquer s'il n'avait été doublé par un autre apprenti qui l'a roulé — a été détruit par le vapeur qui l'a confondu avec la bouée ; rivalité pour l'amour d'une jeune passagère, victoire de l'apprenti sauvé grâce à sa réactivité)
"Dès la moitié du second jour, je connus une joie qui m'emplit de la plus pure des gratitudes : je venais de découvrir que la peau de mon visage et de mon cou commençait à se couvrir de cloques et à peler. J'aurais aimé que les garçons et les filles de mon village me vissent à cet instant." (p81)
  
Histoire du syndicat des pilotes : débuts ridicules (alors que trop d'apprentis avaient été certifiés pilotes sans réelle compétence), développement en plein boom de la demande de pilotes, évolution de l'association avec des contraintes de plus en plus grandes quant à l'adhésion (hausse du coût au fur et à mesure que les réfractaires historiques se voient contraints d'adhérer) et quant à la fourniture de services (hausse des salaires imposée du fait du monopole ; placement systématique de deux pilotes du syndicat) ; puis crise avec la concurrence du chemin de fer et des remorqueurs dont la capacité à pousser de nombreux chalands rendit obsolètes les vapeurs

Histoire de la formation-déformation des berges du Mississippi : phénomène naturel en fonction des pluies, mais aussi humain du fait d'interventions comme le creusement de canaux (pour valoriser une plantation : la faire se rapprocher du fleuve en inondant les parties séparant cette plantation du cours : le creusement d'un ruisseau suivi de l'érosion permet rapidement le passage du bateau)

Histoires fantastiques : le tonneau hanté par l'enfant de l'un des gars du radeau ; le somnambulisme du pilote qui a su diriger le vapeur en pleine nuit, en plein sommeil ; la légende du vapeur prisonnier d'un chenal d'où il ne put ressortir (rougeoiement des lampes et cris de l'équipage certaines nuits)

Portraits de pilotes : l'exemplaire M. Bixby, sympathiquement charrieur ("Ben, à tout prendre, tu me sembles réunir en toi plus de races d'ânes qu'aucune personne que j'aie jamais rencontrée." p 116) ; M. Brown, bavard spécialiste de la digression (chap. XIII ; et tyran du jeune apprenti Twain, puni par le sort : il périra lors de l'explosion du Pennsylvania, que Twain avait dû quitter parce que Brown ne voulait plus le voir sur le bateau, suite aux coups que Twain lui a assénés pour protéger un jeune apprenti et pour se venger de la violence verbale et psychologique qu'il lui faisait subir

("Mark Twain" p114 : "marque deux" : niveau de l'eau (deux brasses) crié par les sondeurs, niveau en-deçà duquel le passage du bateau devient dangereux : Twain, né Samuel Clemens, se définit donc lui-même comme "entre deux eaux" : entre risque et sécurité, entre noir et blanc...)






(mardi 9 juin)

jeudi 4 juin 2009

Casque d'Or - Jacques Becker (1951)

Georges Manda le charpentier (Reggiani) tombe amoureux de Marie la prostituée (Signoret) maquée à Roland le Beau. Provoqué par le maquereau, Georges le tue lors d'un duel orchestré par Félix Leca, le négociant en vin chef de bande, lui-même amoureux de Marie. Le deuxième duel se déroulera indirectement : Leca dénonce Raymond (Raymond Bussières — gueule avec une voix grave), l'ami de Georges, à un inspecteur de ses amis pour le meurtre de Roland. Face à l'injustice de l'arrestation de Raymond, Georges va se dénoncer au poste de police, et apprend par son ami que Leca les a trahis. Les deux amis sont alors amenés à la Santé mais ils parviennent à s'échapper du convoi grâce à la présence de Marie devant les portes de la prison. Dans leur fuite, Raymond est mortellement blessé tandis que Georges parvient à retrouver Leca, qu'il tue de plusieurs balles dans l'arrière-cour du commissariat. Il est guillotiné sous les yeux de Marie qui revoit alors en rêve la valse qu'elle dansa avec Georges au bal de Joinville.

Décors naturels (berges de la Marne, prairies, maison de Madame Eugène : un petit coin de campagne près de Paris)

Dialogues :
- Raymond dans le bal : "Et alors ? et la musique ? — [musique (un air connu, trompette-grosse caisse — expression joviale du patron qui ouvre les bras]
- le patron du bal : "On ne choisit pas toujours ses clients" — Raymond arrivant de derrière : "N'est-ce pas ?"
- la bande à Marie : "allez Marie ! danse ! — … — Aaaaaaahh !"
- de la "salope" (Roland à Leca parlant de Marie, notamment) ; du "connard" ; du "pauvre con" (Leca à Raymond qui lui demande d'épargner Georges) ; du "ta gueule" encore (des policiers à des membres de la bande)
- Marie à Leca : "ils se sont conduits élégamment, de vrais gentlemen ("an")" — Les voyous : "Ta gueule"
- Leca à Fredo qu'il corrige par des claques parce que Fredo l'a volé, celui-ci levant le bras pour se protéger : "Tu permets !"

Honneur et droiture de Georges, réglo avec son patron et avec Marie. L'assassinat de Leca est une triple vengeance : 
- sa propre vengeance suite à la dénonciation de Leca  — en ce que Leca a dénoncé Raymond pour faire tomber Georges et récupérer Marie, 
- vengeance de la mort de Raymond (qui n'aurait pas été tué si Leca ne l'avait pas mêlé à l'affaire, et manipulé (Leca a insisté pour que Raymond conserve montre et couteau de Roland, autant de pièces à conviction pour l'instruction suite à la trahison)) 
- vengeance pour l'honneur forcé de Marie (Georges comprend que Leca a couché avec elle lorsqu'il trouve ses mules au pied du lit de Leca)

Exotisme voyeur des bourgeois en goguette au bal où se réunissent les Apaches, lâcheté lorsque Roland force la bourgeoise à danser, frayeur lorsque le meurtre de Roland est révélé

Police et truands tiennent à peu près le même langage. 

Symétrie des duels Georges-Roland et Georges-Leca : dans une arrière-cour (du bal ; du commissariat)

Jeu :
- valse à l'Apache de Roland (yeux baissés vers le sol, dos raide, bras perpendiculaire) et Marie (bras autour du cou ou sur l'épaule, yeux sur Georges pendant toute la ronde) / de Marie et Georges (Georges commence les yeux baissés, mi-gênés, mi-provoqués, et finit souriant) / Roland-la bourgeoise (bras très haut, corps serrés : minimum de distance)
- regards de Raymond : quand il dit à Georges, avec les yeux, qu'il ferait mieux d'accepter l'invitation de Roland ; quand Roland est à terre, regarde la bande en souriant et montrant Roland du doigt, tout e souriant)
- scènes de bande : le "Aaaaaahhhh !" lorsque Marie accepte de danser ; le silence quand Georges est provoqué par Roland

Scène à caricaturer : Gorges allongé sur la berge, Marie qui le surprend et tente de le réveiller en le chatouillant à l'aide d'une brindille qu'elle passe sur ses oreilles (durée du jeu -> à croire qu'il dort comme une souche et qu'elle pourrait lui mettre le doigt dans le nez qu'il ne bougerait pas — poésie un peu cucul du visage de Marie dans le soleil quand il ouvre les yeux)